Original article by Noé Pignède, La Croix.

A woman wearing a niqab (full face veil) walks carrying an infant at al-Hol camp for displaced people in al-Hasakeh governorate in northeastern Syria on July 22, 2019, as people collect UN-provided humanitarian aid packages. (Photo by Delil souleiman / AFP)

Une tempête de poussière balaye les milliers de tentes blanches du camp d’Al-Hol. Dans les allées, à perte de vue, une marée noire de niqabs piétine des ordures qui jonchent le sol. Les regards sont craintifs, les voix suppliantes, la foule oppressante.

Des groupes de femmes irakiennes et syriennes errent, désemparées, hurlant le nom d’un mari, d’un frère, d’un fils dont elles n’ont plus de nouvelles depuis la chute du califat, le 23 mars dernier.

Lors de la dernière bataille contre Daech, à Baghouz, dernier bastion du califat, il y a plus de quatre mois, des milliers d’hommes se sont rendus aux forces démocratiques syriennes – la coalition de milices dominée par les Kurdes – pour échapper aux combats et aux bombardements de l’aviation internationale.

Immédiatement incarcérés dans les geôles du Kurdistan syrien, région devenue de facto autonome du régime de Damas dans le chaos de la guerre civile, ces prisonniers ne peuvent pas entrer en contact avec leurs proches.i sanglote Nawras (1), originaire de Fallouja, un ancien fief de Daech en Irak.

Bien que des téléphones – en principe interdits par les Kurdes qui gèrent le camp – circulent sous le manteau, la plupart de ces femmes n’ont pas les moyens de s’en procurer au marché noir. La nourriture est rationnée et l’anarchie provoquée par la surpopulation du camp, construit à l’origine pour accueillir quinze fois moins de résidents, rend les distributions insuffisantes.

« L’afflux massif de déplacés en provenance de la région de Baghouz a pris de court les organisations, se rappelle Sara al-Zawqari, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge. Nous faisons face à une demande bien supérieure à nos moyens d’action, et le contexte politique complique l’acheminement de l’aide humanitaire. »

Dans le camp d’Al-Hol, plus des trois quarts des détenues sont originaires de Syrie ou d’Irak et sont livrées à elles-mêmes. / Baderkhan Ahmad

Souk de fortune

Pour pallier ce manque, des commerçants des villages voisins et des déplacés non affiliés à Daech ont ouvert des boutiques d’alimentation, de fruits, de légumes et de vêtements. Un souk de fortune au cœur du camp, dans lequel Djamillah, originaire de l’ouest de l’Irak, tient un magasin de produits cosmétiques et de maquillage avec son mari.

« Lorsque nous nous sommes installés ici, il y a un an et demi, la vie était supportable. Mais depuis l’arrivée de milliers de personnes de Baghouz, certaines femmes djihadistes font la loi. Elles nous menacent, disent que nos produits ne sont pas halals, et nous interdisent de mettre de la musique. »

À quelques dizaines de tentes de là, des enfants pataugent dans une flaque d’eau croupie ; d’autres se jettent des pierres en riant, les dents noires. Une odeur de pourriture mêlée de sueur et d’excrément se dégage des corps crasseux. L’un d’entre eux s’agrippe à nos vêtements, les yeux exorbités, le crâne à moitié chauve, le visage émacié par des mois de diarrhée. « L’eau qu’ils reçoivent est polluée, la nourriture avariée, se désole Ahmed, bénévole du Croissant-Rouge kurde. Nous faisons face à des épidémies comme le choléra ou la tuberculose, et personne ne nous aide. »

Dans la queue du centre de soins, une jeune mère de 19 ans perd son sang-froid : « Ma fille est en train de mourir et personne ne s’en occupe. Les pays étrangers ont détruit nos maisons et nous ont forcés à venir dans ce camp. J’aurais préféré rester avec Daech à Baghouz et mourir, plutôt que de venir ici. » Dans ses bras, sa petite fille de deux ans sanglote. Elle souffre de diarrhée et de convulsions. « Si vous la laissez mourir, je vous jure que je me vengerai. Daech vous punira. »

À l’entrée du camp, trois pick-up blancs siglés du logo de la Croix-Rouge stationnent. Nous ne croiserons pratiquement aucune autre association internationale durant notre visite. « Il ne faut pas être dupe. Pour les organisations humanitaires, aider ce type de population est extrêmement délicat, explique prudemment une responsable d’ONG qui souhaite garder l’anonymat, cela représente un grand risque en termes de réputation et de financement. Et c’est la même chose pour nos bailleurs de fonds. »

Contacté par La Croix, un autre travailleur humanitaire abonde : « Allez expliquer à ceux qui vous financent que leur argent va aider des familles de djihadistes. Personne ne vous donnera un centime ! »

Au cœur du camp d’Al-Hol. / Baderkhan Ahmad

Un difficile retour pour les familles

Les 73 000 personnes retenues dans le camp d’Al-Hol restent donc livrées à elles-mêmes. Parmi elles, plus des trois quarts sont originaires de Syrie ou d’Irak. Des familles souvent affiliées à Daech, auxquelles s’ajoutent des déplacés originaires des territoires occupés par le groupe djihadiste, qui ont fui les combats.

Si aucune charge ne pèse sur ces derniers, ils sont eux aussi contraints de vivre dans l’enfer d’Al-Hol, faute de pouvoir rentrer chez eux. « Mon quartier a été entièrement détruit, je n’ai nulle part où aller », soupire Khaled, l’un des seuls hommes adultes du camp.

Réfugié ici depuis un an et demi, le vieil homme est originaire de Mossoul, l’ancienne « capitale » irakienne de Daech, partiellement rasée par les bombardements de la coalition internationale entre octobre 2016 et juillet 2017. « Surtout, les milices chiites qui contrôlent la ville finiront par savoir que nous étions ici. Nous serons assimilés à des djihadistes et ils nous tueront », redoute-t-il.

Une peur partagée par tous les Irakiens que nous avons rencontrés. Depuis leur victoire contre Daech en Irak, ces milices proches de l’Iran, omniprésentes sur tout le territoire irakien, se rendent coupables de nombreuses exactions contre les populations sunnites, la branche de l’Islam dont se réclame le groupe terroriste.

D’après les dirigeants du Kurdistan syrien, le retour des familles syriennes comme irakiennes est surtout conditionné à l’accord des responsables politiques et religieux de leurs régions d’origines.

« Nous devons nous assurer qu’ils seront accueillis dans des conditions de sécurité acceptables et que, s’ils doivent être jugés, ils ne seront pas passibles de la peine de mort », explique Mahmoud Ibrahim Kero, membre du comité en charge des camps de déplacés dans la province.

En réalité, la majorité des chefs tribaux s’oppose au retour de ces familles soupçonnées d’avoir prêté allégeance à Daech. Cinq mois après la chute du califat, seulement 800 femmes et enfants syriens ont pu quitter Al-Hol et rentrer dans leurs villages.

« Personne ne sait quoi faire d’eux, et aucun pays ne veut les récupérer. C’est pour ça qu’ils les laissent mourir là, glisse un humanitaire qui travaille depuis plusieurs années entre la Syrie et l’Irak. Bien sûr, la situation très instable dans la région complique le retour des familles locales. Mais pour les djihadistes occidentaux et leurs enfants, il n’y a pas d’excuse, leurs pays doivent les rapatrier. Ce serait déjà ça de moins ! »

« C’est carrément le Club Med »

Encerclés par une tranchée profonde de quelques mètres, les onze mille étrangers du camp vivent séparés du reste des détenus. Une plaine silencieuse, presque déserte. Quelques silhouettes en abayas noires flottent, inatteignables. Des enfants turcs narguent un soldat qui monte la garde. « La nuit, soupire-t-il le visage dissimulé par un foulard noir, ces rats se glissent sous le grillage et attaquent les Syriennes et les Irakiennes de l’autre côté ».

Depuis plusieurs semaines, les autorités kurdes refusent catégoriquement l’accès à cette partie du camp aux journalistes étrangers, invoquant des raisons de sécurité. Discrètement, plusieurs responsables évoquent des directives imposées par l’État français. Un accord tacite, qui permettrait de limiter la couverture médiatique concernant les conditions de détention de ces femmes et enfants que la France ne souhaite rapatrier qu’au cas par cas.

Faute de pouvoir les rencontrer, La Croix a pu contacter par téléphone plusieurs djihadistes étrangères détenues à Al-Hol. Toutes racontent vivre un quotidien moins rude que leurs codétenues irakiennes et syriennes. « Pour les gosses, c’est carrément le Club Med ! », dit même une djihadiste française qui, grâce à l’argent que lui envoie sa famille, se passe désormais des cartons de rationnement fournis par les organisations humanitaires.

« De toute façon, ils distribuent toujours la même chose. C’est déjà ce qu’on mangeait pendant le siège de Baghouz. Les enfants, ça leur donne la diarrhée et moi l’envie de vomir. Je préfère faire les courses moi-même ». Pour gagner quelques dollars supplémentaires et tuer le temps, cette femme originaire du sud de la France a aussi ouvert un stand de sandwich. « On a créé une petite économie à l’intérieur… on fait notre vie. »

Dans le camp d’Al-Hol, plusieurs cas de choléra et de tuberculose se sont déclarés. / Baderkhan ahmad

Une « punition divine »

En plus de l’aide financière de leurs proches, bon nombre de djihadistes occidentales peuvent compter sur le soutien de partisans de Daech du monde entier. Dans une récente enquête, le Rojava Information Center, un centre de recherche basé au Kurdistan syrien, révèle que de nombreuses prisonnières d’Al-Hol reçoivent régulièrement des dons de réseaux salafistes européens, via la plate-forme de paiement en ligne PayPal. Une campagne de financement participatif allemande intitulée « Justice pour les sœurs » aurait même récolté plus de 3 000 € en soutien aux prisonnières d’Al-Hol.

Si cette aide extérieure améliore les conditions de vie des djihadistes étrangères, toutes décrivent un climat d’extrême violence et des relations très tendues entre les codétenues. « Certaines ont basculé dans quelque chose de bien plus extrême que Daech, explique une djihadiste belge qui assure de son côté n’avoir rien renié de la doctrine du califat. Elles nous traitent de kouffar (mécréants en arabe, NDLR), brûlent nos tentes et attaquent celles qui ne pensent pas comme elles. »

Pour ces ultras, la chute du califat serait une punition divine, un châtiment infligé à des djihadistes ayant dévié de la volonté d’Allah. Dans l’annexe où sont parquées les étrangères d’Al-Hol, une idéologie plus radicale encore que celle qui avait conduit ces femmes à rejoindre la Syrie ou l’Irak serait donc en train de naître. Le lendemain de notre dernière visite à Al-Hol, une femme indonésienne aurait été tuée, selon une agence de presse kurde. Enceinte de six mois, plusieurs de ses codétenues l’auraient torturée et battue à mort.

Le camp de Roj est présenté comme un modèle avec une école pour les enfants, des cours de musique et un accès pour les organisations humanitaires. / Baderkhan Ahmad

Chants de propagande kurde

À deux cents kilomètres au nord-est d’Al-Hol, toujours au Kurdistan syrien, le camp de Roj accueille lui aussi des étrangers et des déplacés syriens et irakiens. Mais ici, ni séparation entre les nationalités ni surpopulation. Quelques centaines de tentes seulement, surmontées de réservoirs d’eau, posées au milieu des puits de pétrole. Au loin, des voix d’enfants et le crissement des balançoires rouillées viennent briser le calme.

Des gardes kurdes patrouillent le sourire aux lèvres, le long d’une fine barrière métallique. « Le fait que les djihadistes et les déplacés soient mélangés et moins nombreux permet aux organisations humanitaires de travailler plus facilement ici qu’à Al-Hol. Elles viennent en aide aux résidents sans faire de différence entre les origines », explique la responsable du camp, Jody Qamislo, un foulard fleuri dans les cheveux. Tout au long de notre visite, elle s’appliquera à présenter son camp comme un modèle. Le programme est millimétré, les interlocuteurs, triés sur le volet.

Il est un peu plus de 10 heures. L’heure de l’école. Dans des préfabriqués bariolés de dessins jaunis par le soleil, des dizaines d’enfants chahutent, sous l’œil distrait de quelques bénévoles, un dessin animé en fond sonore. Une petite fille aux yeux clairs, hijab noir sur les cheveux, bavarde en russe avec une autre qui semble être sa sœur jumelle.

Ici, garçons et filles de 48 nationalités suivent ensemble des cours d’arabe littéraire, mais aussi de kurde, la langue officielle de la région autonome. « Ils sont très heureux d’apprendre notre langue », assure un professeur qui accompagne une dizaine de choristes au piano dans la pièce d’à côté.

En chœur, les enfants de Daech entonnent des chansons de propagande de la milice qui a défait le groupe terroriste et les tient prisonniers. La scène est à l’image de la visite : une vitrine à la gloire des Kurdes. Dans les allées du camp, les mères se déplacent librement. Certaines portent toujours le niqab, obligatoire sous Daech, mais beaucoup choisissent de ne plus dissimuler leurs visages.

Parmi les 73 000 personnes retenues dans le camp d’Al-Hol, plus des trois quarts sont originaires de Syrie ou d’Irak et sont livrées à elles-mêmes. / Baderkhan Ahmad

Un « petit Guantanamo »

« La situation s’est beaucoup apaisée depuis quelques mois. Les femmes se déradicalisent, car nous prenons le temps de discuter avec elles, de les accompagner, assure fièrement notre guide. Nous leur donnons des cours de couture et de sport, ça les éloigne de l’idéologie de Daech. » Sur son passage, les détenues la saluent chaleureusement. L’une d’entre elles, en foulard violet, surgit de sa tente et lance un « bonjour ! » souriant. La responsable du camp l’autorise à nous parler. Quelques minutes d’échange en français, occasion inespérée d’une discussion sans le filtre des gardiens, qui gardent une oreille sur notre conversation.

Déçue par Daech, Claire raconte s’être rendue aux forces kurdes il y a un an et demi, et vivre, depuis, ici avec son fils de trois ans. Son mari fait parti des onze Français transférés en Irak et condamnés à mort par le tribunal de Bagdad.

« C’est un petit Guantanamo, en mieux quand même », concède Claire. « Nous sommes très surveillées, ajoute-t-elle, la nuit il y a parfois des descentes dans nos tentes. Et puis, j’ai peur pour mon fils car beaucoup de maladies circulent dans le camp. Plusieurs enfants sont morts cet hiver. » La jeune femme n’a plus qu’une chose en tête : être rapatriée avec son fils. « Ils ne peuvent pas nous laisser croupir là éternellement, si ? », demande-t-elle, sans attendre vraiment de réponse.

Claire le sait, le sort des djihadistes étrangers est loin d’être scellé. D’abord, parce que plusieurs pays occidentaux refusent catégoriquement de les rapatrier.

Ensuite parce que les Kurdes syriens, conscients de ces réticences, comptent utiliser ces détenus comme levier de négociation. « La vraie guerre contre l’idéologie de Daech commence maintenant. La coalition internationale doit comprendre qu’elle ne peut pas partir », prévient le responsable kurde, Mahmoud Ibrahim Kero.

Dans les camps de Al-Hol et de Roj peu d’ONG acceptent de venir en aide aux familles de djihadistes / Baderkhan Ahmad

Tribunal international

Car la survie de la région autonome, cernée par les forces turques au nord et l’armée de Bachar Al Assad à l’ouest, semble largement conditionnée à la présence des Occidentaux sur le terrain. « Si la coalition s’en va et qu’un nouveau front s’ouvre avec la Turquie, nous ne serons plus en mesure d’assurer la détention des djihadistes », menace en off un cadre militaire.

Daech, de la chute aux procès

10 juillet 2017. Après une offensive de neuf mois des forces fédérales soutenues par la coalition internationale emmenée par Washington, Mossoul, deuxième ville d’Irak aux mains des djihadistes depuis 2014, est libérée.

17 octobre 2017. Daech abandonne Rakka, sa « capitale » syrienne, dont il avait pris le contrôle trois ans plus tôt.

15 mars 2019. Orphelins de leur mère djihadiste, cinq enfants français sont autorisés à quitter leur camp du Kurdistan syrien pour rentrer en France.

23 mars 2019. Après la reprise de Baghouz, poche de quelques centaines de mètres carrés où les derniers djihadistes et une partie de leurs familles vivaient terrés, les Forces Démocratiques syriennes proclament la mort territoriale de Daech.

Du 26 mai à début juin. Onze djihadistes français transférés depuis la Syrie, et jugés devant le tribunal anti-terroriste de Bagdad (Irak), écopent tous, au terme de procès expéditifs, de la peine capitale. Les ONG de défense des droits appellent depuis à leur rapatriement en France.

10 juin. Douze enfants de djihadistes français, choisis au « cas par cas », sont rapatriés de Syrie. Le lendemain, trois djihadistes et leurs neuf enfants, retenus dans un centre de rétention turc, sont remis à la justice française.

Autre objet de négociation : l’établissement d’un tribunal international sur le sol kurde. Alors que les autorités locales réclamaient jusqu’à récemment le rapatriement des combattants étrangers, elles proposent désormais d’établir chez elles une cour spéciale pour juger les crimes de Daech, sur le modèle des tribunaux mis en place au Rwanda et en ex-Yougoslavie.

« Le fait que l’administration autonome du nord-est de la Syrie aspire à un statut politique n’est plus un secret pour personne, analyse Chloé Troadec, chercheuse au Rojava Information Center. Et compte tenu du refus ou de la lenteur de certains pays à rapatrier leurs ressortissants, la mise en place d’une juridiction internationale sur place est désormais présentée par les responsables locaux comme la seule solution réaliste. »

D’autant qu’une telle décision du Conseil de sécurité des Nations unies serait, pour les Kurdes, une avancée historique vers la reconnaissance de leur souveraineté sur le nord-est de la Syrie.